Comment composer un album…

Comment composer un album… plutôt qu’une collection de morceaux ?

Composer un morceau est une chose. Composer un album en est une autre.

Beaucoup de musiciens commencent par accumuler des compositions au fil du temps. Une idée harmonique ici, un riff là, une mélodie, un morceau écrit pour une formation particulière… Puis, lorsqu’une dizaine de titres sont disponibles, vient l’idée de les réunir sur un album.

Le problème est que dix bons morceaux ne constituent pas nécessairement un bon album.

Un album possède sa propre logique. Il doit avoir une identité, une direction, des contrastes, une progression et, idéalement, donner l’impression que chaque morceau avait une raison particulière d’être là.

C’est précisément cette différence entre composer des morceaux et penser un répertoire qui m’intéresse.

Le piège : toujours composer à partir de ce que l’on sait déjà faire

Lorsque nous composons librement, nous avons naturellement tendance à retourner vers ce que nous maîtrisons.

Les mêmes types d’accords.
Les mêmes tempos.
Les mêmes métriques.
Les mêmes formes.
Les mêmes couleurs harmoniques.
Les mêmes réflexes mélodiques.

Ce n’est d’ailleurs pas nécessairement un défaut : ces constantes participent à la construction de notre langage personnel.

Mais elles peuvent également devenir une limite.

La première étape intéressante consiste donc à essayer d’identifier ce qui caractérise réellement notre écriture.

Plutôt que de chercher immédiatement de nouvelles idées, on peut commencer par revenir sur quelques-unes de ses compositions que l’on considère comme particulièrement réussies et se demander :

 

Pourquoi ces morceaux fonctionnent-ils ?

Est-ce la forme ? Le groove ? L’harmonie ? La mélodie ? L’instrumentation ? La manière dont l’énergie évolue ?

Cette analyse permet progressivement de distinguer ce qui relève du hasard de ce qui constitue déjà notre langage musical.

Une idée particulièrement fertile : composer contre soi-même

Voici une piste que je trouve extrêmement efficace.

Au lieu de chercher systématiquement à écrire un meilleur morceau dans la continuité du précédent, pourquoi ne pas chercher son contraire ?

Prenez une composition que vous aimez particulièrement.

Puis imaginez un nouveau morceau qui conserve une certaine filiation avec elle, mais qui prend volontairement le contre-pied de plusieurs de ses caractéristiques.

Un morceau très dense peut conduire à quelque chose de beaucoup plus aéré. Une écriture rythmiquement stable peut devenir mobile. Une mélodie essentiellement conjointe peut laisser place à une écriture beaucoup plus intervallique.

L’objectif n’est surtout pas de fabriquer mécaniquement « l’inverse » du premier morceau.

Il s’agit plutôt de conserver une partie de son ADN tout en explorant un territoire opposé. C’est ce principe d’antithèse que je développe de manière beaucoup plus systématique dans la méthode.

Et cette contrainte produit souvent quelque chose de très intéressant : elle nous oblige à sortir de nos automatismes sans pour autant perdre notre personnalité.

S’inspirer des autres sans les copier

Il existe une deuxième source presque infinie de compositions : les morceaux que nous aimons.

Mais là encore, il existe un piège.

Lorsque l’on s’inspire d’un artiste, on reproduit facilement ce qui est immédiatement perceptible : un son, une progression d’accords, une rythmique, une instrumentation, une ambiance…

Le résultat ressemble alors souvent un peu trop à son modèle.

Une approche beaucoup plus féconde consiste à chercher le principe caché derrière le morceau.

Pourquoi cette composition fonctionne-t-elle ?

Comment la forme est-elle construite ?
Comment la tension évolue-t-elle ?
Quel rapport existe entre la mélodie et l’harmonie ?
Comment l’instrumentation participe-t-elle au développement ?
Comment l’espace est-il utilisé ?

Autrement dit, il ne s’agit plus de copier le résultat, mais de comprendre le procédé qui l’a rendu possible.

C’est une distinction fondamentale : on peut extraire d’une œuvre une idée abstraite — structure, métrique, texture, développement, instrumentation — puis la transformer suffisamment pour qu’elle devienne le point de départ d’une œuvre personnelle.

Et si l’on pensait l’album avant d’avoir terminé de le composer ?

C’est probablement le changement de perspective le plus important.

On imagine souvent que l’ordre des morceaux intervient à la toute fin : les compositions sont terminées, enregistrées, puis on décide de leur ordre.

Mais pourquoi attendre ?

Dès la phase de composition, on peut commencer à réfléchir à la fonction de chaque morceau.

Quel titre pourrait ouvrir l’album ?

Lequel pourrait constituer un point culminant ?

Ai-je trop de morceaux de même énergie ?

Mes tempos sont-ils suffisamment variés ?

Les couleurs harmoniques sont-elles trop proches ?

Ai-je besoin d’un morceau plus court, plus dépouillé ou au contraire plus dense pour créer un contraste ?

Le document de travail que j’utilise pousse justement cette réflexion jusqu’à examiner la courbe des tempos, l’évolution de l’énergie et de la densité, ainsi que le rôle possible des morceaux d’ouverture, de conclusion et des points culminants.

À partir de là, l’album commence lui-même à influencer les compositions qui restent à écrire.

Et c’est là que les choses deviennent particulièrement intéressantes.

Ne plus attendre l’inspiration

L’un des mythes les plus persistants autour de la composition consiste à penser qu’il faudrait avoir une bonne idée avant de commencer à écrire.

Je préfère presque inverser le problème :

Créer les conditions qui vont faire apparaître les idées.

Une contrainte, une opposition, l’analyse d’une référence, une fonction précise à remplir dans un album peuvent devenir des déclencheurs créatifs extrêmement puissants.

On ne demande plus :

« Qu’est-ce que je pourrais bien composer aujourd’hui ? »

Mais plutôt :

« De quel morceau cet album a-t-il besoin maintenant ? »

La question est beaucoup plus précise. Et paradoxalement, les contraintes peuvent alors ouvrir beaucoup plus de possibilités que la liberté totale.

Car l’objectif final n’est pas simplement d’obtenir une succession de morceaux indépendants.

C’est de parvenir à un répertoire dans lequel chaque titre possède sa fonction et participe à l’identité de l’ensemble.

Damien Ossart